dimanche 27 novembre 2016

Lecture à Lajoux (Jura)


Avec la bibliothèque populaire samedi 3 décembre 2016
à 17 heures
Maison du Parc régional à Lajoux (Jura)
lectures par
trois poètes invités
Bivouac : des poètes en hiver
Cécile Guivarch
Serge Ritman
Isabelle Sbrissa

samedi 12 novembre 2016

avec Triages, la fable du comité d’entretien

avec Triages, la fable du comité d’entretien

pour les trente ans de Tarabuste

Il y aurait à observer le nom que la revue Triages donne aux quatre personnes (Antoine Emaz, Serge Martin, Alexis Pelletier et James Sacré) regroupées dans ce qu’elle appelle son « comité d’entretien » après qu’elle a donné le nom de son directeur de publication (obligation légale), Djamel Meskache, et de sa responsable de rédaction, Tatiana Levy – la responsable de la fabrication n’est pas à l’ours mais je tiens à la nommer ici : Claudine Martin. Ailleurs, on lit bien « comité de rédaction » ou « comité littéraire » mais pas « comité d’entretien ». On peut évidemment d’abord penser à ces euphémismes coutumiers du management contemporain et, en particulier, à cette dénomination des services d’entretien ou/et de ménage dont les personnels exécutants se voient dorénavant appelés « techniciens de surface »[1].
                  c’est toujours un repas pour se voir
                  et tu ne comprends pas plus
                  les textes ou les lectures mais
                  les miettes et les verres qui tentent
                  de rire quand je te vois noter
                  ce qui ne fera jamais un compte
                  rendu de ce qui n’a pas de fin
                 
autrement que de te voir feuilleter
                  chaque année mon cœur brûle
                  quand c’est à la bonne page
                  où crie la signifiance de nos
relations les yeux fermés comme
si le poème nous voyait alors toutes
les miettes font notre pain de ce jour
Les membres du comité d’entretien de Triages seraient-ils alors des « hommes de ménage » au sens où Jacques Roubaud emploie ce terme dans son Poésie, etcetera, ménage (Stock, 1995) ? Je ne le crois pas, d’autant qu’à la formule issue de cet ouvrage, largement répétée depuis lors, « La poésie dit ce qu’elle dit en le disant » (p. 77, soulignement de Roubaud), aucun des quatre de la revue ne serait en accord pour la bonne et simple raison qu’ils ne savent pas ce qu’est ce super-sujet « la poésie » dont, au demeurant, même Jean-Didier Wagneur qui chroniquait l’ouvrage dans Libération du 4 janvier 1996, avec beaucoup d’allant, signalait que ce dernier constituait pour, ou plutôt par, Roubaud un « dialogue philosophique entre lui et lui-même ». Où s’aperçoit, par exemple au chapitre 43, que le dialogue que monte l’essai est bel et bien un monologue (« L’interlocuteur que vous trouvez en vous-même ») même si, on le sait, le dialogisme est au cœur de ce que Gabriel Bergounioux évoque avec l’endophasie[2]. Resterait quand même que le monologisme de Roubaud est à contre-entretien assez régulièrement tout au long du livre : « - C’est votre position ? / - Ma position est telle » (p. 134). Je me permets d’ajouter en passant que « ménage » évoque irrésistiblement par l’ancien verbe manoir, « demeurer », toute une doxa heideggérienne du « séjour » d’autant que ménager a signifié « habiter » (1309, selon A. Rey)… et le comité d’entretien n’est pas une famille parce que ses membres ne sont pas en ménage et qu’ils sont plus habités par le poème qu’ils n’habitent (sont propriétaires de) quelque lieu que ce soit !
Comme titre James Sacré, les quatre hommes d’entretien de Triages préfèrent « parler avec le poème[3] » et donc ils préfèrent à la « composition de poésie et de mathématiques[4] », « des écritures qui font signe », « des mots qui donnent la main », faire attention au fait que « ce qu’on voit nous parle ainsi », jusqu’aux  « langues du métier : matériaux pour dire », sans compter que « goûter se dit encore » et qu’on n’en finit pas avec « échos et regards », puisqu’ainsi titrent les rubriques de la revue. Mais il me faut aller plus loin dans cette orientation que semble donner et Triages et son comité, orientation qui confirmerait le tournant énonciatif de la poésie, diront certains[5] à la fois plus attentifs à ce qui n’est pas à proprement parler un retour du lyrisme même désenchanté, retour bien dans l’air du temps des tournants (linguistic turn, éthic turn and so on[6]), à ce qui est plus que des retours ou des fins[7] voire des tournants…
Aussi, je ne peux m’empêcher de penser à cette formule de Montaigne qui donne le titre aux entretiens de Jean Starobinski avec Gérard Macé : La Parole est moitié à celuy qui parle[8]et dont on connaît la suite : moitié à celui qui écoute (Les Essais, III, 13, « De l’expérience »). Ce qui remet définitivement en cause ce que l’étymologie pourrait motiver quand le tri (1344) était le déverbal de « trier sur le volet » (expression certes postérieure, 1580) et donc désignait une élite… Il s’agit en effet, avec la revue, de poser l’entretien comme orientation décisive des interventions dans le champ littéraire et poétique et, peut-être, il faudrait l’espérer, au-delà. S’entretenir ou se tenir dans l’entre des paroles, voilà peut-être ce qui justifierait qu’un comité d’entretien veille au théâtre du langage qu’est une revue. Mais il ne peut s’agir seulement de réduire cet entre, cet entretien, à des catégories anhistoriques telles que celles de « dialogue » (Paul Ricœur) ou de « l’agir communicationnel » (Habermas) pour une « éthique de la discussion » (Karl-Otto Appel). L’entretien dont il serait question est plutôt à chercher du côté d’un Charles Péguy avec son « éternel concert » : « comme un peuple de langages, comme un concert de voix qui souvent concertent et quelques fois dissonent, qui résonnent toujours. Et qui n’existent et ne méritent que comme donnant une résonance[9] ». Une telle résonance n’est pas sans remettre en cause les philosophes et les littéraires adeptes du « dialogue ». Il faut toutefois le reconnaître, ces derniers ont opéré un véritable tournant subjectif, à la fois éthique et politique. Toutefois et sauf exception, leur pensée de la subjectivation réitère l’antinomie de l’individu et de la société. Pour eux, dialogue et dialogisme se voient confondus. Avec eux, la parole littérarisée voire institutionnalisée est au fond la seule entendue, avec les effets politiques désastreux d’une hétérogénéité lissée conduisant à une surdité sociale, en passant par les effets poétiques d’une autre surdité où la langue comme super-sujet viendrait rêver d’une culture intégrée quand le commun démocratique du poème fait entendre les dissonances par l’écoute y compris des sans-voix, par la pluralité y compris de l’écriture comme historicité de la valeur sémantique et éthique. Il suffirait de rappeler à ce propos ce qu’écrivait Virginia Woolf tentant de montrer le moment critique de la fiction moderne comme force réellement démocratique à l’œuvre : « tolerating the spasmodic, the obscure, the fragmentary, the failure[10] ».
tu me dis que le tri
                  c’est loin quand les lettres
                  allaient sur mon vélo
                  et je ne t’écris toujours
                  pas vraiment sauf dans les rêves
                  à mon âge j’en tremble encore
                  mais voilà que celle-ci ira
                 
se perdre dans quel éclair d’œil
                  ou ce sera ton sourire en pleurs
                  pour que s’efface le temps
                  depuis tes genoux et toutes
                  mes lettres non distribuées
                  dans ta boîte à couture
                  je rapièce nos résonances
Aussi l’entretien qu’essaie la revue Triages avec son comité n’est-il ni l’application de théories prescriptives dont on fait croire souvent à l’épuisement, ni le recours à une vérité organique de l’œuvre que beaucoup rapportent assez vite à la grandeur de la langue, du moins à son travail, et par voie de conséquence à une herméneutique du décryptage de l’opacité qui laisse sans voix, que le texte soit opaque ou pas. L’entretien est celui de la pluralité poétique, celle du poème, celle des poèmes – y compris dans des dires non reconnus comme « poétiques » –, comme seul(s) à pouvoir obliger la critique à se situer, à s’historiciser, à entendre la critique de la critique que le(s) poème(s) engage(nt).
Comme écrit Antoine Emaz dans le n° 28 (p. 69), il s’agit d’abord de l’entretien d’une non-maîtrise : « Le poème va où il veut comme il l’entend pourvu que je puisse le suivre et qu’il m’amène quelque part dans vivre. » Et Alexis Pelletier y ajoute un non-savoir : « je ne sais plus qui j’entends dans le poème » (p. 98). Quant à James Sacré, il n’hésite pas à augmenter comme une sorte d’impuissance que l’entretien paradoxalement chercherait à laisser faire parce que, selon lui, « nous restons pris dans ce tourniquet de l’acceptation et du refus, si vif dans son mouvement que très vite on ne distingue plus l’une de l’autre » et il conclut ainsi : « si se donne ainsi le poème ? » (p. 107). L’entretien du don du poème – et du refus du poème aussi –, telle serait le travail du comité d’entretien de la revue : mais sans savoir, en guerroyant contre tout pouvoir et en cherchant, à n’en plus finir, le refus même du poème qu’on ne saurait dire attendu ou déjà connu mais toujours qu’étrange comme un sourire avec des larmes, comme une volubilité retenue, toujours du côté de notre inconnu(e).
Pour ne pas m’arrêter et pour résonner avec ce que bien des lecteurs de la revue évoquent aussitôt, même si l’éditeur préférerait bien mieux évoquer le tri qui laisse juste passer ce qu’il faut de lumière, je crois que Triages est une gare de passages, au sens de Walter Benjamin, où s’affairent – ceci dit par antiphrase ! – quatre hommes d’entretien. On ne saurait dire si c’est plutôt en dehors ou pendant les heures d’affluence mais il est avéré que seuls son directeur, sa responsable de la rédaction et sa responsable de l’édition assurent la permanence. Donc les quatre agents de surface se retrouvent, non sur les quais ou les postes d’aiguillage mais dans la salle d’attente, à moins que ce ne soit dans quelque arrière-bureau introuvable, autour d’une bouteille partagée et dans la fumée des cigarettes d’un seul, les rires d’un autre et parfois l’absence d’un – dort-il ou fait-il grève ? la question peut occuper longuement les trois autres… Mais, avant tout, on se demande de quoi ils s’entretiennent. De la fable de l’entretien, de son inachèvement de numéro en numéro ? Quoi qu’il en soit, dans cette salle d’attente, le comité d’entretien qui ne fait pas grand-chose, augmente l’énigme de la revue. Pendant ce temps, la poésie se fait distante et cette distance est une parabole où le familier de l’entretien devient fabuleux pour que la revue laisse passer tout son dire dans un inachèvement, où la vie s’écrit avant de s’accomplir et où la poésie se voit malmenée parce qu’elle malmène. Car oui, la revue aurait presque trouvé une figure avec leur culpabilité : un entretien autour d’événements intérieurs pendant que ça communique dehors, que ça circule dans les transports, sur les grandes lignes ou même les petites lignes du territoire littéraire et poétique. Cette figure trouvée, ils la font ainsi vivre comme une parabole du sujet de la revue, son poème critique que j’aime appeler une voix-relation où se mêlent le sens de l’entretien et le sens de la fable. Mais c’est un peu comme à Emmaüs, chez Rembrandt nous voilà invités à passer du visible au visuel[11], à Triages dans le comité d’entretien nous voilà invités à passer du ménage à l’entretien, de la composition à l’écoute, de la poésie au poème, et donc veiller à ce que passe juste un peu de lumière dans l’obscurité du monde. Le sujet de la revue, c’est ce travail ou plutôt cette fable de l’entretien.
                  quel racontage viendrait pousser
                  la conversation arrêtée en plein
soleil quand dans l’ombre
d’un Rembrandt tu vois ma main
elle touche ta peau du soir
pour écrire toute la chaleur
de voir alors tu la prends pour

sentir toutes les fois que je te
touche jusqu’au ciel en creux
de tes genoux et ce jour c’est
leur jardin qui saute dans quelle
rivière ou lumière une romanie
ou une algérie qui nous confondent
avec les livres rangés tout chauds




[1] Copie de Wikipedia : « Un technicien de surface, agent d'entretien, agent d'entretien et maintenance ou agent de propreté et d’hygiène, souvent également appelé homme de ménage (ou femme de ménage si c'est une femme), est un salarié chargé du nettoyage de locaux autres que des logements individuels. Il peut s'agir de locaux scolaires, d’hôpitaux, de bâtiments publics ou encore des secteurs tertiaire et industriel. Il joue un rôle particulièrement important dans le secteur hospitalier, en contribuant à l'hygiène du lieu. » Mais bien plus intéressant que cette définition assez insipide, la discussion est mille fois plus passionnante : https://fr.wikipedia.org/wiki/Discussion:Technicien_de_surface (consulté le 7 novembre 2016).
[2] G. Bergounioux, Le Moyen de parler, Lagrasse, Verdier, 2004.
[3] J. Sacré, Parler avec le poème, Genève, La Baconnière, 2013.
[4] Voir la quatrième de couverture de Poésie, etcetera : ménage (Paris, Stock, 1995).
[5] Voir, entre autres, Michèle Monte, « Pour une approche énonciative de la poésie », La Clé des Langues (Lyon : ENS LYON/DGESCO), ISSN 2107-7029. Mis à jour le 19 avril 2011. Consulté le 8 novembre 2016. Url : http://cle.ens-lyon.fr/langue/pour-une-approche-enonciative-de-la-poesie-119765.kjsp
[6] Mark Carrigan relève 47 turns ! (voir : « Can we have a ‘turn’ to end all turns ? » en ligne : https://markcarrigan.net/2014/07/13/can-we-have-a-turn-to-end-all-turns/)
[7] Voir, entre autres, L. Demanze, D. Viart, (dir.) Fins de la littérature, Esthétiques et discours de la fin, Paris, Armand Colin, 2012.
[8] Jean Starobinski, Entretiens avec Gérard Macé (1999), Paris/Genève, France-Culture/La Dogana, 2009.
[9] C. Péguy, Œuvres en prose II, Paris, La pléiade, Gallimard, p. 659 et 663.
[10] V. Woolf, « Reviewing » in The Captain’s Death Bed and Other Essays, London, Hogarth, 1950, p. 131. Je m’appuie pour cette introduction de Virginia Woolf sur les travaux de Claire Joubert – voir, entre autres, « Modern Ethics », Etudes britanniques contemporaines, 25, décembre 2003, p. 75-90.
[11] Ainsi conclut Max Milner relisant Georges Didi-Huberman dans Rembrandt à Emmaüs, Corti, 2015.

mercredi 7 septembre 2016

Hublots de John Taylor-Françoise Daviet et Caroline François-Rubino

John Taylor (traduit par Françoise Daviet) et peintures de Caroline François-Rubino ; Hublots, Porholes, L’œilébloui, 2016.



Comment parler de ce livre ? d’abord parler non d’un livre mais d’un album… Mais Roland Barthes, dans sa Préparation du Roman, les oppose pour finalement conclure sur une « dialectique du Livre et de l’Album » (p. 351) ! Aussi ces quarante-cinq hublots inventent-ils une dialectique bien spécifique qu’accueille la maison d’édition l’œil ébloui (http://www.loeilebloui.fr), animée par Thierry Bodin-Hullin, qui non seulement porte bien son nom avec une telle œuvre mais montre combien les grands livres sont la résultante d’un continu de formes qui s’engrènent (textes, peintures, éditions) et d’une rhapsodie de circonstances devenues éblouissantes dans leurs rapports. Les peintures et les textes ici résonnent comme autant de « hublots » qui énoncent une expérience du « bleu profond » au « bleu clair », de « l’ombre de la nuit » à « la nuit enfuie ». Si les textes sont centrés-décentrés comme les peintures, ils tournent les uns et les autres dans une danse « à jamais / entre // les possibles » : « inaperçu encore / imprévu ». Tout le livre/album m’évoque Baudelaire et son phénakistiscope dans la Morale du joujou qui développe, chez les enfants (chez tous!), « le goût des effets merveilleux et surprenants ». Ainsi ces « hublots » de John Taylor et Caroline François-Rubino seraient-ils des petits dispositifs qui mettent en mouvement « le tournoiement bleu » où les dualismes habituels de la vision et de l’écoute, du voyage et du séjour, du langage et des images, de la nuit et du jour etc., se voient tous retournés, convertis. Cette metanoïa, comme on disait en grec, fait relation de relation : les peintures se font écoute fine des atmosphères, prosodie du bleu au sens où la main et ses gestes s’y entendent délicatement le plus souvent ou brusquement parfois ; et les textes se font résonance attentive des visions, prosodie des matières imaginaires au sens où la phrase et son phrasé légendent en forme de hublots une expérience énonciative qui associent les « bourrasques bleues » et « la douce / clarté »… La conversion est aussi traduction : l’anglais des Etats-Unis et le français (d’Angers ?!) puisque nous avons le texte dans les deux langues, sauf qu’il nous faut ne pas y voir deux langues, mais plutôt un passage, une relation, un poème... exactement comme pour les textes et les peintures, exactement comme le hublot qui n’est pas un dedans et un dehors, une vitre séparatrice, mais l’expérience d’une pluralité de passages, d’une épaisseur temporelle et spatiale à traverser, à vivre. En fin de compte, le livre-album aurait entretenu l’interstice du hublot au moins quarante-cinq fois et tous ces hublots resteraient dans la nuit de nos relations cette merveilleuse expérience plurielle qui maintient sur les « crêtes vives » le mystère et la légende de nos voyages, de nos vues, de nos vies, de nos voix. Comme Baudelaire concluait : « Puzzling question ! » ou poème...